jeudi 16 janvier 2014

Exposition du 28 NOVEMBRE 2013 AU 13 AVRIL 2014 : POUR VOUS MESDAMES, LA MODE EN TEMPS DE GUERRE, 1939-1944 (Centre d'histoire de la résistance et de la déportation de Lyon)


Durant la Drôle de guerre, la mode féminine fit preuve d'une incroyable imagination : combinaisons d'abri, foulards imprimés reprenant les sujets d'actualité (les alliés britannique et polonais, les abris, le masque à gaz, le rationnement, etc.), broches aux sujets militaires, etc. Les magazines de mode donnèrent des conseils pour confectionner des housses pour rendre les masques à gaz moins ternes et les transformer en de délicieux petits sacs à main accompagnant d'un même tissu robe et manteau... L'élégance allant jusqu'à conseiller sur la façon de porter cet encombrant objet du quotidien. Des grands noms de la haute couture à la simple ménagère, chacun apporte sa pierre à l'édifice.


(© Yannick Bailly)


La défaite de juin 1940 et les pénuries n'auront raison de la mode. Avec peu, parfois avec rien, la mode s'imposera comme l'une des plus habile et imaginative de ce siècle. Les hideuses chaussures à semelles de bois se métamorphoseront en de charmants objets rivalisant d'inventivité, les vieux tissus sortiront des placards et trouveront une jeunesse renouvelée. La rareté des bas imposera l'incroyable trait sur la jambe imitant la couture du bas. Les cheveux trouveront toujours plus de hauteur.

Chapeaux «Gilbert Orcel» : à gauche, vers 1940-1941, feutre rouge, voile de mousseline imprimé à décor de fleurs blanches sur fond noir. Griffe blanche tissée lettres noires : « Gilbert Orcel / 5bis Rue du Cirque Paris (8e) » . A droite, 1943-1944, Feutre rouge, satin de fibranne rayé blanc et gris. (© Pierre Verrier, Palais Galliera, Paris)

Mode du jour (n°990, 5 mai 1940), est l'une des plus anciennes publications féminines. Elle connaît une interruption entre juin et décembre 1940. Elle compte en 1944 plus de 20 000 abonnées, qui bénéficient de ses modèles de robe et de lingerie faciles à reproduire. (© Pierre Verrier, collection particulière)


La mode de guerre, de l'occupation à la Libération, prouve la capacité de survie de tout un chacun en période de crise, survie passant parfois par le paraître, l'élégance et la débrouillardise.

Chaussure en tissu vert à pois blancs : l’originalité de cette chaussure, qui dissimule sa semelle de bois sous un joyeux tissu vert à pois blancs, vient de ce qu’elle a été confectionnée « à la maison » par sa propriétaire. (© Pierre Verrier, Musée international de la chaussure, Romans-sur-Isère)


"Pour vous mesdames, la mode en temps de guerre" reflète à merveille cette envie de vivre, d'une certaine façon de rejeter le défaitisme par la mode, en restant soi-même. Robes, accessoires, journaux, photographies en témoignent et en disent long sur cette créativité de bouts de rien. A noter parmi les centaines d'objets présentés la présence de vêtements ou de photos tirés de films ou de séries télévisuelles comme le Vieux fusil ou Un Village français.

A l'origine de cette exposition la visite de l'exposition "Accessoires et objets, témoignages de vies de femmes à Paris, 1940-1944" présentée en 2009 au musée du général Leclerc et de la libération de Paris / musée Jean Moulin de la Ville de Paris. Pour le Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation de Lyon il ne s'agissait de reprendre ce qui avait été fait à Paris, mais bien de présenter la mode féminine lyonnaise pendant la guerre. Pour ce faire, un partenariat fructueux a été mis en place avec le Palais Galliera et le musée Jean Moulin. 

Robe de jour, 1943-1944, taffetas de rayonne vert et crêpe de rayonne blanc imprimé de fleurs polychromes. (© Pierre Verrier, Palais Galliera, Paris)

(© Pierre Verrier, Palais Galliera, Paris)

 Des particuliers enthousiastes, le musée des Tissus et des Arts décoratifs de Lyon, le musée International de la Chaussure de Romans-sur-Isère, l’Atelier-Musée du chapeau à Chazelles-sur-Lyon, les anciennes Soieries Bonnet de Jujurieux ont contribué à la réalisation du projet, soit par des prêts, soit par leurs conseils.

La catalogue de l'exposition rend "compte de l’énergie déployée par toutes les femmes pour continuer à se vêtir avec élégance, malgré les restrictions et les difficultés. Il dresse aussi, en filigrane, l’image sociale de la femme et son évolution dans cette période si particulière." Bénéficiant des contributions d’historiens et d’historiens de la mode, fort d’une iconographie inédite il révèle de belles pièces tirées des collections publiques françaises.

EXPOSITION DU 28 NOVEMBRE 2013 AU 13 AVRIL 2014


Catalogue de l'exposition


Catalogue de l'exposition.


Sous la direction d’Isabelle Doré-Rivé, directrice du CHRD, avec la participation exceptionnelle du Palais Galliera, musée de la Mode de la Ville de Paris.
Editions Libel, 
96 pages, 16 euros.

Merci à mesdames Dorothée Cipri et Lucie Cazassus sans qui nous n'aurions pu présenter l'exposition.

vendredi 10 janvier 2014

Parole à : Pauline Brunet de l'association d'histoire vivante LES FILLES DE LA DB (Mots-clés : seconde guerre mondiale, Marinettes, Rochambelles, conductrices, ambulancières)


Nous présentons dans ce dernier post un phénomène connu par le passé sous le vocable de reconstitution et qui aujourd'hui a pris celui d'histoire vivante. Majoritairement masculine cette mouvance c'est féminisée depuis une dizaine d'années. Nous avons tenu a donner la parole à l'association, la plus sérieuse et la plus représentative, Les Filles de la DB qui, mieux que nous, présenteront l'histoire vivante au féminin vécue de l'intérieur, son évolution et ses perspectives. La parole est à vous Pauline Brunet...

69e Anniversaire de la Libération de Paris, août 2013. (photo Les Filles de la DB)


Bonjour Pauline Brunet, pouvez-vous vous présenter et nous expliquer ce qu'est l'histoire vivante ?

L’histoire vivante est une activité qui vise à représenter une période historique choisie et ainsi se rapprocher de la réalité. Cela passe donc par les uniformes, le matériel, les véhicules…
Cette activité, qui se révèle vite devenir une passion, permet, lorsque cela est fait devant un public, de donner vie à ce que nous avons pu lire ou ce que nous connaissons d’une période par exemple. L’histoire vivante permet de faire un « voyage dans le passé » en quelque sorte !

Pourquoi cet intérêt ?

Les intérêts pour cette activité sont divers. Il s’agit d’abord d’un choix personnel qui se construit grâce au milieu familial (un membre de la famille est dans le milieu, un grand-père a fait la guerre…).
L’amour pour l’Histoire est aussi un facteur clé. En souhaitant faire perdurer ces périodes, on participe au "devoir de mémoire". En effet, la plupart des reconstituants souhaitent rendre hommage aux Anciens combattants ou juste comprendre comment les Français vivaient à telle époque.
Un des intérêts qui me pousse à faire de l’histoire vivante reste toute la partie « recherche ». Selon moi, il est nécessaire pour bien représenter quelque chose de faire des recherches, chiner … Tout cela dans l’optique de restituer un savoir de qualité auprès du public lors des manifestations.
Un autre élément important selon moi réside dans le melting-pot que l’histoire vivante créé. En effet, cela rassemble des personnes de tous les horizons : étudiants, chefs d’entreprises, intermittents du spectacle, des jeunes, des moins jeunes…

Camp organisé pour l’inauguration d’une borne 2e DB à Cossé-en-Champagne, septembre 2013. (photo Les Filles de la DB)


Peut-on dire qu'il existe une histoire vivante au féminin ?

Les femmes ont toujours plus ou moins été présentes lors des manifestations. Malheureusement, un trop grand nombre ne faisait qu’accompagner un mari ou un ami et il n’y avait aucune recherche en amont. Quelques questions techniques et on pouvait facilement se rendre compte que la personne ne maîtrisait pas son sujet !
De rares groupes (comme Casques & Rouges-à-lèvres, spécialisé dans la reconstitution d’un hôpital de campagne américain pendant la seconde guerre mondiale) ont bataillé contre cette tendance…

Est-elle différente de celle vécue au masculin ? Comment réagit le public ?

Je ne crois pas que cela soit véritablement différent de la reconstitution historique masculine : sur le fond, nous avons tous la même passion pour la période que nous représentons.
Ce n’est que la forme qui change. Les femmes vont bien évidemment s’intéresser en premier aux unités féminines dans l’armée, au médical, à la vie civile, la mode, les coiffures, le maquillage plutôt qu’aux différents modèles de fusils mitrailleurs par exemple ! Mais ne soyons pas trop généralistes, il existe évidement des femmes qui s’intéressent à la mécanique (dont je fais partie !), aux armes…
Sur les camps, il est évident que la présence de femmes change tout de suite l’atmosphère : elle devient soudainement moins « grivoise » ! Il est également intéressant de remarquer qu’étant peu nombreuses, nous devenons instinctivement le centre de toutes les petites attentions. Comme à l’époque en quelque sorte !
Quant à l’accueil du public, il est toujours très favorable et cela est très encourageant. Les gens sont toujours très curieux de voir des femmes sur les camps et n’hésitent pas à poser de nombreuses questions. De plus, la mode et le style des années 40 sont tellement caractéristiques et dégagent un charme qui parle encore de nos jours.

Photo prise lors d'une sortie de préparation à la Libération de Paris,
juillet 2013. (photo les filles de la DB)

Je crois que vous constituez maintenant une association, quel est votre objectif ?

Les Filles de la DB est à l’origine un site internet consacré aux ambulancières de la 2e division blindée du général Leclerc et j’ai effectivement décidé de créer l’association Les Filles de la DB (loi de 1901).
Pour l’instant, nous sommes 8 avec un véhicule (mon Dodge WC54 restauré et aux couleurs des Rochambelles).
L’objectif principal est de regrouper les femmes animées par la même passion pour ces ambulancières afin de participer à des sorties ensemble, échanger des informations, organiser des cérémonies d’hommages…
Les hommes seront également les bienvenus mais ses membres devront représenter le 13e bataillon médical de la 2e DB, encore trop méconnu selon moi.

Quelle est l'activité d'une année ?

Les activités sont variées : nous participons à des manifestations multi-époques comme Sully-sur-Loire. C’est une occasion de rencontrer d’autres groupes de différentes époques et de faire découvrir notre période. Cela sera une première pour le groupe !
En général, nous participons également à des sorties entièrement dédiées à la seconde guerre mondiale ou encore à des inaugurations de bornes, monuments toujours en lien avec la 2
e DB.
L’année 2014 risque d’être riche en sorties puisqu’il s’agit du 70
e anniversaire de la Libération.
D’ailleurs, je participe à l’élaboration du 70e anniversaire de la Libération de Paris qui aura lieu sur plusieurs jours, où les Rochambelles, et pour la première fois, les Marinettes seront représentées.

L'histoire vivante au féminin, une histoire récente ? Etes-vous la seule association en France ?

L’histoire vivante au féminin est une histoire plus ou moins récente. Si l’on considère cela comme la simple présence de femmes lors de manifestations, alors non. Mais si cela signifie faire un véritable travail de recherches afin de maîtriser le sujet que l’on souhaite représenter, alors je pense que c’est un peu plus récent. Les Filles de la DB est la première association (loi 1901) consacrée aux Françaises, en France du moins.


(photo Les Filles de la DB)

(Photo Les Filles de la DB)

Avez-vous des liens avec des associations soeurs comme celles qui se rencontrent au Royaume-Uni, en Suisse ou aux Etats-Unis d'Amérique ?

La reconstitution est bien plus développée aux Etats-Unis ou encore au Royaume-Uni. Les groupes de reconstituions entièrement constitués de femmes y sont plus nombreux. Je suis d’ailleurs en contact avec des Anglaises qui représentent les ambulancières du Groupe Rochambeau et qui viennent souvent en France lors des cérémonies du 6 juin, en Normandie !
Un très bon site internet Blitzkrieg Baby permet de se rendre compte des différentes associations féminines partout dans le monde !

Vous faites preuve de beaucoup de rigueur dans vos reconstitutions, ce qui n'est malheureusement pas le cas de beaucoup de femmes liées à l'histoire vivante.

La rigueur est selon moi l’un des éléments clés dans la reconstitution. J’ai commencé à faire des recherches dès l’âge de 13 ans avant de me lancer véritablement dans la reconstitution historique à proprement parlé. Je souhaitais « connaitre » ses femmes, leur histoire, leurs uniformes, le matériel utilisé avant d’être confrontée au public et aux spécialistes.
Je trouve cela beaucoup plus intéressant et motivant.
Quoi de plus gratifiant que d’apprendre au public que oui, il y avait bien des femmes et Françaises, en première ligne !


(photo Les Filles de la DB)


Pourquoi ce choix des Rochambelles et des Marinettes ?

Depuis toute petite, je suis au contact de la seconde guerre mondiale par l’intermédiaire de films, livres, ou encore mes nombreuses vacances en Normandie. En effet, mon père est passionné par cette période et plus particulièrement de la division du général Leclerc. Au cours d’une de ses lectures, il m’a fait part de la présence de femmes au sein de cette division : il s’agissait des « Marinettes ». La présence de ces femmes attisa ma curiosité. Leur petit nombre (9 seulement) donnait un côté plus « humain » ; il me semblait plus facile de savoir qui elles étaient, pourquoi elles s’étaient engagées et quand…
J’ai donc mené des recherches sur internet mais sans grand résultat. C’est ainsi que j’ai décidé de m’y intéresser de plus près. De fil en aiguille, j’ai glané des informations et j’ai eu la chance de rencontrer des "anciennes". C’est ainsi qu’en 2005, j’ai voulu partager mes recherches pour que ces femmes obtiennent enfin toute la reconnaissance qu’elles méritent mais également pour aider les personnes qui, comme moi, cherchaient des informations : le site Les Filles de la DB était né.

Nous remercions vivement Pauline Brunet et les membres de l'association Les Fille de la DB d'avoir répondu à nos questions.




jeudi 9 janvier 2014

Parole à : BENOÎT MARBOT pour sa pièce JOURNAL D'UN IMBECILE (Mots-clés : Indochine, décolonisation, infirmière, théâtre)


La pièce de théâtre "Journal d'un imbécile", de Benoît Marbot, est le parcours que connurent bien de jeunes gens nés avant 1930. La drôle de guerre, la guerre à laquelle ils ne peuvent participer puis l'exode imprévu, subi. L'occupation, la résistance pour les uns, le marché noir pour d'autres, parfois la collaboration avec l'ennemi. La Libération, l'appel du large et l'engagement pour des années d'Indochine. L'horreur, les attentats, la maladie, le rapatriement, les blessures, les meurtrissures, l'amour avoué ou contrarié.
Un texte merveilleusement mené qui se lit avec autant de plaisir que d'allégresse, des personnages plus vrai que nature. Des dialogues savoureux qui campent parfaitement les milieux sociaux, leurs a priori, leurs capacités de survie en s'adaptant sans cesse au changement, sans changer comme Giuseppe Tomasi di Lampedusa le fixait dans son prophétique ouvrage Le Guépard. Si nous avons souhaité présenter cette pièce c'est, outre le fait que nous soyons tombés sous le charme d'un réalisme intemporel, en partie parce que l'un des personnages est une jeune métisse asiatique infirmière dans un hôpital militaire d'Indochine.

Aurélie Tasini (l’infirmière métissée) et Loïc Haetty (Arnaud)

Bonjour Benoît Marbot, pouvez-vous vous présenter, pour ceux qui ne vous connaissent pas encore ?

Je suis né en 1961 à Paris. Enfant, je voulais être à la fois écrivain et militaire : je suis devenu enfant de troupe, j’ai fait du théâtre au lycée puis à l’université (j’ai dirigé la troupe du Centre culturel de l’Université de Nanterre à l’époque où il y en avait un) et je suis parti deux ans au Japon dans le cadre de la Coopération animer le groupe théâtral de l’Institut franco-japonais du Kyushu. De retour en France, j’ai créé ma propre compagnie qui, subventionnée par la Ville de Courbevoie et le Conseil Général des Hauts-de-Seine, mène une double activité d’action en milieu scolaire et de création contemporaine. J’ai écrit, monté et fait publier une vingtaine de pièces.


Quand le Journal d'un imbécile a-t-il été créé ?

Le Journal d’un imbécile a été créé le 12 décembre 2013 au Théâtre du Petit-Parmentier de Neuilly-sur-Seine et sera repris au centre Culturel de Courbevoie le 21 mars 2014.


Loïc Haetty (Arnaud) et Cyrille Labbé (le  capitaine Letourneau, médecin militaire)


Avec cette pièce vous avez renoué avec d'autres ayant pour thème les guerres de décolonisation ? Un sujet de réflexion chez vous ?

J’ai écrit en effet plusieurs pièces qui abordent ou traitent le thème de la décolonisation. Je ne saurais pas vous dire exactement pourquoi. Comme souvent ceux qui ont beaucoup vécu à l’étranger et qui digèrent mal l’éducation qu’ils ont reçue, j’entretiens des rapports difficiles avec mon pays natal. Le thème de la colonisation me permet peut-être de parler de la France dans ce qu’elle a de pire et de meilleur…

Vous êtes-vous inspiré de personnages réels pour Arnaud, Gilles et madame de Brémancourt ?

Oui, bien sûr, mais chacun de mes personnages se nourrit de plusieurs existences, réelles ou fictives, que je serai bien en peine d’identifier… J’ai été fortement influencé par certaines lectures (Pierre Shoendoerffer, Jean Hougron, Lucien Bodard) ainsi que par des rencontres et des personnes de mon entourage mais je ne peux par dire qu’un personnage soit la reproduction littéraire d’une personne existante.

Denise (l'infirmière asiatique) occupe un rôle pivot dans la pièce ? Pourquoi une métisse de marocain et d'asiatique ? Marque-t-elle une rupture dans le récit ?

Par son métissage Denise est a cheval sur plusieurs cultures ; elle n’a pas non plus une nationalité propre qui l’obligerait, dans un premier temps, à choisir un camp plutôt qu’un autre… Aussi apparaît-elle comme suspecte : on l’accuse de trahir tout le monde et de n’être finalement fidèle à personne. Or ce qui guide Denise, c’est l’amour : celui qu’elle éprouve d’emblée pour Arnaud lui donnera le courage d’affronter la bêtise et la cruauté de ses contemporains. Elle n’est pas le seul personnage positif de cette histoire mais elle a une grande influence sur le comportement et finalement des choix du personnage principal, Arnaud de Brémancourt.

Loïc Haetty (Arnaud) et Aurélie Tasini (l’infirmière métissée)


Avez-vous lu les mémoires que nous ont laissé les infirmières ou les médecins militaires ayant servi en Indochine ?

Oui, bien sûr. Celui du docteur Gauwin J’étais médecin à Dien Bien Phu m’a le plus impressionné.

Les rapports entre Arnaud, Gilles et Denise sont fort complexes.

Ils évoluent au cours du spectacle. Arnaud et Denise vont s’initier mutuellement à l’amour mais Gilles change peu : il s’adapte très facilement mais ne comprend pas grand-chose à ce qui se passe autour de lui, sans doute parce qu’au fond, il ne s’intéresse vraiment à rien – pas même à l’argent !

Pouvez-vous nous présenter les différents comédiens de la pièce.

Il y a Rosa Ruiz (Madame de Brémancourt, la mère d’Arnaud) et Cyrille Labbé (qui joue le capitaine Letourneau, médecin militaire dont nous n’avons pas parlé mais qui joue un rôle essentiel dans cette histoire) avec qui j’ai déjà travaillé et trois comédiens plus jeunes : Loïc Haetty (Arnaud) Nicolas Montanari (son cousin Gilles) et Aurélie Tasini (l’infirmière métissée).

Madame de Brémancourt (Rosa Ruiz) et son fils Arnaud (Loïc Haetty).

Un dernier mot ?

Ce spectacle devrait être repris à Levallois et à Paris à la fin de cette année. J’espère que nous pourrons aussi le présenter en province.


Pour ceux qui n'auront pas le loisir de voir la pièce, son texte est publié aux éditions L'Harmattan :

Benoît Marbot, Journal d'un imbécile, théâtre des cinq continents, Paris, L'Harmattan, 2013, 11,50€

lundi 6 janvier 2014

Livre : Entretien avec MARYLINE MARTIN pour son roman LES DAMES DU CHEMIN (Mots-clés : Grande Guerre, infirmière, prostituée, ouvrière, tramways, Nénette et Rintintin)


Les Dames du chemin, heureux jeu de mot, plus chemin de traverse que simple chemin d'ailleurs, nous transporte au coeur même de la vie des Français de la Grande Guerre. Les femmes y accompagnent les hommes, les soldats surtout, pour un court ou un long trajet, parfois pour un bout de chemin. Ces femmes prennent des formes multiples, celles de l'être espéré, de l'être sacrifié, de l'être désiré, voire de l'être honni.
Simplement, au moyen de bouts de vies nous comprenons en quelques lignes, en quelques pages, le rôle moral, social et sentimental qu'elles jouèrent. Ces récits sont merveilleux, poignants, sensibles et surtout d'un réalisme déconcertant qui rend les personnages attachants et laisseraient penser que l'auteur a vécu à cette époque. Comme le dit Jean-Pierre Verney (conseiller du musée de la Grande Guerre du pays de Meaux) dans la préface, un livre "ni banal, ni rebattu" qui dévoile "qu'au-delà des personnages embarqués dans le tumulte et les violences de cette Grande mais épouvantable guerre, il y avait autre chose." La vie ?



Bonjour Maryline Martin, pourquoi ce livre ?

Aussi loin que je me souvienne, j’ai souvent entendu racontée par ma famille l’histoire d’Abel François Victorien Marchand mort à Verdun. Ce grand-oncle était le frère de ma grand-mère et de sa sœur née en 1919 et qui portait le prénom féminisé de ce frère, ce héros mort au combat…

En plus d’un cadre et des médailles militaires, j’ai hérité de ce devoir de mémoire qui est une partie de moi-même. Je pense que pour savoir où l’on va, il faut comprendre d’où l’on vient…
Grâce à Internet, j’ai pu entamer des recherches et trouver la fiche militaire de mon grand-oncle qui non seulement n’avait pas été tué à Verdun mais reposait dans un cimetière militaire sous une tombe individuelle à Cerny en Laonnois, non loin du Chemin des Dames… Abel François Victorien Marchand est parti en avril 1915 rejoindre son régiment et a été fauché à vingt-ans lors de l’offensive Nivelle le 16 avril 1917.



En déroulant le fil de notre histoire familiale, je suis rentrée dans la grande Histoire et j’ai ressenti le besoin, et sous un prisme différent (l’écriture de nouvelles), de lui rendre hommage ainsi qu’à tous ces camarades…

Vous abordez la place et la vie des femmes au travers des hommes ? Pourquoi ?

En me documentant sur le sujet, j’ai fait le constat que les femmes ont tenu un rôle important dans la Grande Guerre. Si elles ont été en priorité les gardiennes du foyer, elles devaient faire face à la pénurie d’hommes et redynamiser la machine de guerre à l’arrière.
En 1914, le président du Conseil, René Viviani, leur lance un vibrant appel en leur demandant de remplacer sur le champ du travail les maris partis au champ de bataille et une année plus tard, Joffre leur conjure de ne pas s’arrêter de travailler dans les usines, car selon lui, les alliés perdraient la guerre ! Les femmes connaissaient la double peine : rester à leur place tout en continuant à faire tourner le pays…

Qui sont les héros de ce livre les femmes ou les hommes ?

Je n’aborde pas ce recueil de nouvelles de façon linéaire. J’ai beaucoup travaillé sur la psychologie des personnages. Je rends hommage au courage de toutes ces femmes qui ont dû soutenir le moral des hommes parfois au péril, elles aussi, de leur propre vie. Je pense aux femmes du Nord de la France qui ont subi des exactions (viols, déportations), aux infirmières frappées elles aussi à l’arrière, aux prostituées réquisitionnées par les généraux parce qu’elles n’amollissaient pas le cœur du soldat…Ces ouvrières, paysannes, infirmières, espionnes ou prostituées je les accompagnées tout au long de ces destins de papier et elles ont rencontré des tirailleurs sénégalais, des mutins, des embusqués et des soldats prisonniers de leurs contradictions les plus intimes…Si ces poilues de l’arrière ont bravement tenu leur rôle, la chambre bleu horizon veillera au lendemain de la guerre à ce qu’elles rentrent sagement à la maison. Toutefois, le gouvernement ne peut lutter contre une certaine liberté de conscience et certains codes sociaux vont exploser : ce sont les Années Folles.

Nombre de ces destins sont tragiques.

La guerre par essence n’est pas jolie même si elle a révélé des moments de fraternité dans les tranchées, un esprit de corps et d’âmes…Je n’ai rien voulu édulcorer. Si les soldats étaient persuadés de revenir pour les vendanges ou à la Noël, ils ne sont pas partis la fleur au fusil. Le Figaro du 2 août 1914 observe : « Le bruit de la rue n’est plus qu’un grand murmure. On se croirait à un jour de fête populaire où tout le monde se tairait… »
La guerre a duré 52 mois, elle a bouleversé les rapports hommes-femmes, fait exploser des vies, des couples en devenir, cette résultante n’est guère joyeuse. Cependant, les retours de mes lecteurs-trices montrent que la vie et l’espérance sont également présents entre ces pages…

Cerny en Laonnois, tombe d'Abel Marchand (photo Maryline Martin)



A la lecture nous avons l'impression que vous-avez vécu cette époque : l'argot des poilus, le phraser tout y est.

On ne peut écrire de façon mécanique sur ce sujet. L’empathie je l’ai ressentie très tôt lorsqu’adolescente, je lisais un à un, sur les monuments aux morts, les noms des Morts pour la France, tombés au Champ d’Honneur J’imaginais l’attente et la souffrance de ces famille. La réponse au silence, ce fameux pli bleu porté par le maire ou son adjoint mettait un point fatal sur le i du mot fin. Avec l’attente, l’espoir était encore tenace …Comme l’écrit Maurice Duneton dans son roman vrai « Le Monument » : « (…) certaines familles se sont vidées de leur surgeons, au point qu’elles se sont éteintes dans l’aventure. Elles ont disparu sans laisser de trace… ». Je n’ai pas de passion pour la guerre mais j’aime l’époque qui succède à ce que l’on nommait la Belle Epoque… On entre dans le XXème siècle dans un déluge de feu et d’acier mais aussi qui verra les progrès de la médecine et de la chirurgie…
Je me suis documentée pour trouver le mot juste. On ne parlait pas en 1914 comme aujourd’hui même si l’argot des tranchées a perduré dans notre langage courant. Il était important que le lecteur soit dès les premières pages happé par ces destins et que de manière didactique il puisse être plongé dans le quotidien de l’arrière comme au front.


Comment avez-vous choisi ces femmes, pourquoi celles-là ?

Je n’ai pas choisi ces femmes, elles se sont naturellement imposées lors de mon travail d’écriture. Effectivement, lorsque l’on évoque la Grande Guerre, reviennent en boucle les paysannes dans les champs, l’infirmière accorte longuement décrite comme l’ange blanc mais aussi la munitionnette qui tourne des obus dans les usines. Par ailleurs, je me suis attachée aussi à celles dont on parle peu les exilées, les prostituées mais aussi les agents doubles…
Dans la nouvelle « Nénette et Rintintin », j’ai une tendresse particulière pour cette petite fille qui, décrit dans son journal les jeux de guerre de ses camarades de la rue Greneta pris en photo par Léon Gimpel. Je parle aussi de cette petite Denise Cartier victime du premier bombardement parisien. Il était important pour moi de tisser du lien entre la Grande et la petite Histoire…
J’ai appris dernièrement et pour mon plus grand plaisir, je l’avoue, que cette nouvelle était étudiée en classe…

Comment vous êtes vous documentée ? Vous citez Louis-Ferdinand Céline… Un auteur que vous aimez ?

Dans mon travail d’écriture, ce qui m’importe est non seulement d’aborder la psychologie de mes personnages mais le décor dans lequel ils évoluent est primordial. Je suis avant tout lectrice, j’imagine que les détails sont tout aussi importants, il faut que la part d’imaginaire prenne le relais sur le pouvoir des mots. Ainsi, j’ai privilégié des lectures comme le Carnet de la Ménagère pour m’approprier le quotidien de cette mère de famille, qui en vient à piler des marrons d’Inde pour obtenir de la lessive. Les témoignages d’Henri Barbusse, de Roland Dorgelès mais aussi de Georges Duhamel, Paul Valéry, Léon Frapié m’ont beaucoup aidés. Quand j’évoque les soldats victimes de l’obusite, je me suis attachée à être au plus près de cette pathologie longuement controversée puisque ces derniers étaient considérés comme des simulateurs…J’ai en mémoire le très beau film de Gabriel Le Bomin, « Les fragments d’Antonin » et l’essai de Jean-Yves Le Naour « Les Soldats de la Honte ». Quant au cuirassier Louis Ferdinand Destouches plus connu sous le pseudonyme de Céline, il nous a offert avec « Voyage au bout de la nuit » un roman fort et même s'il a longtemps écrit qu’il s’arrangeait avec ses souvenirs en trichant avec ce qu’il faut , le fantôme de Bardamu est omniprésent dans l’une de mes nouvelles…

Je ne suis pas historienne mais j’ai trop de respect pour le sujet et ce livre m’a demandé quatre années de travail. J’ai effectivement beaucoup lu mais j’ai eu aussi la chance de pouvoir écouter des cassettes mixées sur Cd avec des témoignages de Poilus, dont l’un très émouvant puisqu’il émanait d’un soldat ayant appartenu au même régiment et à la même compagnie que mon grand-oncle…
Les textes de Paul Verlet, Eugène Bizeau mis en musique par le groupe Tichot mais aussi les gymnopédies d’Erick Satie, et les textes engagés de Dominique Grange ont nourri mon écriture.

Si je dis souvent que j’ai lu jusqu’en avoir la nausée ce n’est rien par comparaison à ce que les soldats ont pu ressentir au plus profond d’eux-mêmes. Mais par respect pour Eux, il ne pouvait en être autrement…

Maryline Martin et Jean-Pierre Verney


Un dernier mot ?

Merci pour votre écoute et votre invitation à parler de ce recueil à l’approche de ces journées de commémoration et non de célébration (j’insiste sur le terme) du centenaire de la Grande Guerre.
Merci aussi à mes lecteurs qui m’encouragent à poursuivre le chemin de l’écriture.


Maryline Martin, Les Dames du chemin, éditions Glyphe, 12 €

www.editions-glyphe.com