samedi 25 juillet 2015

Les Berbères s'invitent : La princesse Kahena, une « Jeanne d'Arc » berbère (Mots-clés : khalifat, berbère, berbères)


La divine Kahena face au Khalifat de Eliane Bonafos relate le destin tout à la fois tragique et héroïque de la princesse amazigh (berbère) Kahena qui après la mort de Koceila Thabet (en 686), chef de la tribu berbère Awraba et de la confédération des Sanhadja, se mit à la tête des tribus berbères qui s'opposaient à l’invasion de leurs terres par les Arabes.

Après La bataille des chameaux en 695, les troupes du Calife sont repoussées jusqu’en Tripolitaine. Notons que les Byzantins, dans ce qu’ils appellent l’exarchat de Carthage (ils ont repris tout l’espace côtier aux Vandales), vont mener un certain temps un combat parallèle au sien contre les envahisseurs musulmans.



Toutefois, le général Hassan-Ibn-Numan ne se désespère pas, bénéficiant d’un constant renouvellement de ses troupes. En 702 la Kahena, faite prisonnière par Hassan-Ibn-Numan, est décapitée. Son corps est jeté dans un puits proche. Les lieux prendront le nom de Puits de la Kahena (Bir El Kahéna) Khenchela. Non loin de là à Kenchela près de Baghai (où elle résidait très souvent) est installée depuis 2003 sa statue (le visage s’inspire de pièces de monnaie à son effigie). Ce personnage, dont on ignore la religion précise, bien que certains historiens médiévaux la donnent comme de confession juive a vu sa place d’héroïne se construire au temps de la colonisation française. Elle figurait dans les manuels d’histoire en usage dans les écoles d’Algérie et de Tunisie dépendant des autorités françaises. Il est amusant de noter qu'à l'exemple de Jeanne d’Arc toutes deux furent accusées de sorcellerie par leur adversaire.



Voilà donc avec La divine Kahena face au Khalifat un ouvrage qui consacre la moitié de son espace au récit de la vie de la Kahena. Il apporte non seulement des informations diverses autour d’elle mais dresse aussi une histoire du peuple berbère. Nous pouvons regretter que dans ce livre d’histoire l'auteur reste très vague quant à la temporalité, et principalement pour ce qui concerne la vie de la Kahena. De plus, le choix des dates pour certains évènements, comme la mort de l’héroïne et de Koceila se fait avec deux ans de décalage sur ce qui est communément admis. En matière de littérature pour la jeunesse, il existe trois autres romans historiques, dont nous donnons ici les références.


BONAFOS (Eliane), La Divine Kahena face au Khalifat, Les Presses du Midi, 2014

A lire aussi :

OUFKIR (Raoul ), L’impératrice des songes (2 tomes), Flammarion, 2010
LE GUEN (Laurence), Kahina, reine des berbères, Yomad, 2011

SAUTY DE CHALON (Christine), Princesse Kahina, la Jeanne d'Arc des Aurès, Godefroy de Bouillon, 1996



Alain Chiron



jeudi 25 juin 2015

LIVRES : L'Occupation du Nord pendant la Grande Guerre (Mots-clés : Grande Guerre, civils, occupation, Lille)


Après des prés ch'est des pâtures (proverbe ch’ti)


Mon journal sous l’Occupation de Jeanne Lefebvre et Les Heures sombres de Sandrine Lecleire-Berthier sont deux ouvrages qui partagent le même univers géographique pour une période historique semblable.

Certes le livre Mon journal sous l’Occupation appartient à la collection 14-18 Carnets de guerre, mais son titre renvoie immanquablement, pour ceux qui ne connaissent pas cet aspect de la Grande Guerre, à l’univers de la seconde guerre mondiale alors qu’il évoque la présence durant quasiment toute la première guerre mondiale des Allemands dans la région de Lille.

Charles Lefebvre s’est engagé au moment de la déclaration de guerre, il allait alors vers ses 48 ans. Il appartient à la réserve de la territoriale. Au début de la guerre, il est dans un régiment qui est amené à combattre. D’ailleurs, au milieu du livre, nous avons des dessins de sa main (car il est lithographe dans le civil) où il représente des lieux du Berry, de la Picardie et le village frontalier de Montreux-Vieux en Alsace-Lorraine (alors côté allemand).



Charles Lefebvre s’est marié en 1898 avec Jeanne Choquet et ce couple a eu trois enfants nés entre 1899 et 1903 à savoir André, Charles et Denise. Le père de Jeanne Choquet se prénomme Gustave et il est vétéran de la Guerre de 1870 ; il décède en 1910. L’ouvrage démarre avec apparemment une introduction de l’historien Francis Arnould qui situe, dans le temps et du point de vue des mentalités à la fois, la rencontre puis le mariage de Charles Lefebvre et Jeanne Choquet ainsi que l’enterrement de Gustave Choquet. Est reproduit le discours du président de l’association amicale des combattants de 1870 et 1871 de Lille et ses environs, ce dernier épinglant au passage le Souvenir français comme une association élitiste contrairement à la sienne.

L’ouvrage se poursuit par les pages du journal tenu par Jeanne Choquet qui s’ouvre le 15 janvier 1915. Cette dernière réside toujours à Saint-André-lez-Lille qui est une commune plutôt résidentielle limitrophe du nord de Lille, atteignant cinq mille habitants à la fin de la Belle Époque. Faute de pouvoir communiquer avec Charles (mobilisé) car elle est en zone occupée, Jeanne fait le point rétrospectivement sur ce qui c’est passé d’important pour elle depuis août 1914 (cela couvre dix pages). C’est à partir du 25 janvier 1915 que Jeanne Choquet, environ tous les dix jours, rouvre son journal. Elle est contrainte de loger un nombre variable de militaires allemands, le maximum semble avoir été quinze mais pendant une courte durée. De plus, le fait qu’elle possède un piano lui vaut la visite momentanée de certains soldats désirant jouer de cet instrument. On suit tout ce qui fait la dureté de l’Occupation durant la première guerre mondiale et en particulier le problème du ravitaillement et des déportations de main d’œuvre en Allemagne.

Les Allemands sont arrivés le 7 octobre 1914 à Lille et se maintiendront jusqu’au 16 octobre 1918. De plus, le front est resté là quasiment stable et proche, cela vaut des bombardements d’origine alliées sur Lille et ses alentours (une carte fort lisible du front entre la Mer du Nord et l’est de Reims est fournie). Le journal de Jeanne se clôt avec le retour au début 1919 de Charles, ce dernier est passé dans l’histoire de la Libération pour avoir dessiné en 1944 le buste du général de Gaulle dont furent dotées toutes les mairies en 1945. Son épouse Jeanne est morte à la Noël 1924 d’une rupture d’anévrisme.

C’est la veille du jour de la visite de Clemenceau à Lille que l’une des héroïnes du second ouvrage se marie et cela n’est d’ailleurs pas mis en relation. Ce choix fait d’ailleurs très plaqué, vu qu’on ne peut envisager que les bans aient été publiés sous l’Occupation allemande (vu une certaine mort). Les heures sombres de Sandrine Lecleire-Berthier est un ouvrage de fiction qui a le mérite de pointer que ce sont près de dix départements qui furent partiellement occupés durant la première guerre mondiale (seules les Ardennes le furent entièrement).

Née en 1972 à Dunkerque, Sandrine Berthier-Lecleire nous conte les vies bientôt parallèles de Zélie et Angèle, deux amies ouvrières du textile dans la région de Dunkerque. Angèle est orpheline et vit depuis peu chez sa grand-mère avec son frère Pierre. Zélie quitte bientôt père et mère alcooliques en atteignant sa majorité, elle part retrouver sa tante à Lille. On est alors fin juillet 1914 et une semaine plus tard elle devient vendeuse dans une pâtisserie.




Ainsi en laissant l’une à Dunkerque et en envoyant l’autre à Lille, notre auteur va pouvoir montrer combien la Grande Guerre fut vécue de façon différente dans le département du Nord. Zélie est bientôt engagée dans un hôpital lillois et va entrer dans le réseau de résistance piloté par Louise de Bettignies (on suit dans le récit de façon assez copieuse ce qui arrive à cette dernière après son arrestation). Elle obtient des renseignements auprès d’un médecin allemand amoureux d’elle. Ce dernier voudrait l’épouser et il ne comprendra évidemment pas tout d’abord pourquoi elle s’y refuse. Elle est en effet amoureuse d’un médecin français qu’elle finira par épouser. Elle n’aura pas évidemment fauté car comme le rappellent les livres écrits sur Louise de Bettignies dans l’Entre-deux-Guerres, ici (en milieu catholique) on ne couchait pas comme une vulgaire Marthe Richard. Par contre, pour les besoins de la fiction on tue si cela tourne mal...

Angèle comme Zélie, feront un mariage que les conditions de vie d’avant-guerre rendaient absolument impossibles, entre temps Angèle sera devenue temporairement domestique des patrons de la filature. Ce type de mariage n’appartient pas qu’à la fiction et en lisant La maîtresse d'école : Trente années de la carrière d'une institutrice, on mesurera combien surtout en région occupée, la première guerre mondiale fit éclater les couples et provoqua des mariages ou remariages de personnes de milieux sociaux et d’origine géographique différents (dans ce dernier ouvrage la femme couche avec un Allemand et le mari patron picard d’une marbrerie divorce d’elle pour épouser une Beauceronne veuve de guerre qu’il a connue lors d’un séjour de convalescence).

Si les bombardements alliés touchent Lille, les obus allemands tombent sur Dunkerque. Angèle fait la connaissance de l’aviateur français Georges Guynemer, avant qu’il ne meure au combat en septembre 1917. D’ailleurs des informations sont fournies en fin d’ouvrage afin de connaître mieux les vies de Georges Guynemer et de Louise de Bettignies.  On note un effort de mise en fiction de faits connus comme l’histoire connue sous le nom de "L’Affaire du pantalon rouge" dont on trouvera un large exposé (en cent-vingt pages) dans le chapitre concernant Lucien Bersot avec l’ouvrage Rebelles et révolté(e)s de la Belle Époque (?) à la Grande boucherie en Franche-Comté de Joseph Pinard. On suit en fait en plus de la vie des deux femmes, celle de Pierre frère de l’une d’entre elles qui sert comme soldat dans l’armée française.

La collection 14/18 de Pôle Nord éditions compte maintenant huit volumes avec des personnages principaux natifs de la Somme, de l’Oise, du Pas-de-Calais ou du Nord. Ces romans historiques ont parfois une dimension policière.

Autour de la vie des civils, spécifiquement avec des actions dans l’agglomération de Roubaix-Tourcoing, on revisite la première guerre mondiale dans les ouvrages suivants : La grande séparation de Philippe Waret et Le journal d’Émile : 1915 un poilu dans les tranchées de Lou Desmalines.


LEFEBVRE (Jeanne), Mon journal sous l’Occupation, dans ma maison occupée par l’ennemi, Bruxelles, éditions Jourdan, 2014, 277 p.  16,90 euros

LECLEIRE-BERTHIER (Sandrine ), Les Heures sombres, Pôle Nord, 2015, 338 p.  11 euros


Alain Chiron



LIVRE : Antoine Depage et l'HÔPITAL DE L'OCEAN (Mots-clés : Edith Cavell, Grande Guerre, infirmière, Belgique, Croix-Rouge belge, FANY, Marie-Curie, Alexis Carrel)


Paru aux éditions Jourdan, basées en Belgique et en France, ce livre a l'intelligence d'évoluer sur trois voies : la Belgique en guerre, pour l'aspect historique et chronologique ; l'hôpital de l'Océan, pour le coeur de l'ouvrage ; l'évolution de la médecine de guerre pour l'aspect scientifique et technique. Mais l'hôpital de l'Océan c'est avant tout son brillant et visionnaire fondateur, Antoine Depage, qui permit de faire progresser la médecine de guerre, non seulement belge mais aussi internationale pendant ces années douloureuses. « Elève turbulent et peu appliqué » dans ses jeunes années, il connait une carrière fulgurante quelques années après son entrée en faculté de médecine en 1880. Boulimique, tout l'intéresse « de la neurochirurgie à la chirurgie viscérale ou orthopédique, imaginant sans cesse des approches thérapeutiques originales et nouveaux modes opératoires. » Attentif aux travaux de Florence Nightingale, il comprend aussi le manque de formation professionnelle des infirmières et le besoin de créer une formation appropriée en Belgique. Pour cela il fait appel à Edith Cavell qui prend la tête en 1907 de la première école d'infirmières belges.



Lorsque l'Allemagne envahit la Belgique à l'été 1914, le service sanitaire de l'armée et la Croix-Rouge belge sont dans un état d'impréparation qu'Antoine Depage pressentait depuis un an déjà. Le 3 août 1914, l'inspecteur général du service de santé, le général Mélis, fait appel à plusieurs médecins, pour compléter les effectis du service de santé, parmi lesquels se trouve Antoine Depage, dont la renommée n'est plus à faire. Il se voit confier par la reine Elisabeth toute l'organisation de la Croix-Rouge belge. L'avancée du front entraine la perte de la presque totalité du territoire métropolitain belge. Antoine Depage quitte clandestinement la zone occupée, à la demande des autorités belges repliées, pour se rendre dans le dernier réduit belge sur l'Yser. C'est là que commencera la saga tout à la fois terrible et merveilleuse de l'Ambulance de l'Océan à La Panne. Le 21 décembre 1914, après de longs travaux, beaucoup de diplomatie et d'imagination, tout est prêt. La mise en place est à elle seule tout une histoire. On apprend ainsi que le magasin Harrods de Londres se sépare volontiers d'un stock de chauffage central, qui à l'origine était destiné à un château écossais, pour l'hôpital de l'Océan installé dans un hôtel du bord de mer. Le personnel belge en sous effectif est complété d'étrangers et d'étrangères dont des ambulancières du FANY (First Aid Nursing Yeomanry).

Tout au long de ce magnifique récit nous croisons une incroyable galerie « de personnages hors du commun et de héros pleins de panache » qui d'une manière ou d'une autre ont croisé la saga de l'Océan : Alexis Carrel, Alexander Fleming, Marie Curie, Emile Verhaeren, Edith Cavell, Marie Picard-Depage, le roi et la reine des Belges, etc.

Les pages de ce livre sont aussi l'occasion de découvrir et de comprendre, pour un béotien, ce que signifie le vocable chirurgie de guerre, sa pratique et son évolution pendant la guerre, et l'apport d'importance d'Antoine Depage dans ce domaine. Des milliers de vies sauvées grâce à lui.

Que dire de plus. Hôpital de l'Océan, La Panne 1914-1919, est un morceau d'histoire qui se lit comme un roman. Merveilleusement mené par un auteur, Raymond Reding, à la plume alerte, limpide et aux qualités d'écriture certaines, ce livre est à lire pour comprendre la place de la Belgique dans la guerre ; appréhender l'effort médical belge et découvrir cette figure, si peu connue des français,  qu'est Antoine Depage et les personnalités dont il sut s'entourer.


REDING (Raymond), Hôpital de l'Océan, La Panne 1914-1919, Bruxelles, 240 p.   18,90 €

Frédéric Pineau

lundi 1 juin 2015

Nouveauté livre : Laurens d'Albis, USINES DE GUERRE (mots-clés : Peugeot, Citroën, ouvrières, munitionnettes, armement, Grande Guerre, automobile, usines)


Pourquoi ce livre, sur ce blog, me direz-vous ? Tout simplement parce qu'il parle des industries d'armement pendant la Grande Guerre. Et comme nous le savons pas d'ateliers d'armement sans populations féminines.

Bénéficiant du très sérieux label Centenaire 1914-1918, le projet « Usines de guerre » s'inscrit dans le cadre de la mission de communication et de valorisation des fonds patrimoniaux du groupe PSA Peugeot Citroën. Il est à ce jour l'un des rares ouvrages consacré à l'industrie de l'armement en France durant la Grande Guerre. Derrière une vision patriotique et technique de l'effort de guerre dans l'entreprise se cache souvent des enjeux sociétaux majeurs et une transformation en profondeur de l'industrie que les pages de l'ouvrage rendent parfaitement et clairement. Le cas de PSA Peugeot Citroën est donc abordé au travers des sociétés intégrées au groupe (Peugeot, Citroën, Mors, Delaugère et Clayette, Panhard et Levassor).



Cette étude d'une qualité et d'un intérêt incontestables est le fruit d'un long travail de recherche dans les archives de Terre Blanche dans le Doubs (groupe PSA Peugeot Citroën), ainsi que dans les entités patrimoniales des marques encore en activité. Elle repose sur la collecte du plus grand nombre possible de documents d'archives ayant trait à la Grande Guerre, complétée par un échange permanent avec le milieu universitaire et scientifique, matérialisé par la création d'un comité scientifique, mais aussi la participation de contributeurs appartenant aux associations de collectionneurs des marques ou aux équipes des entités patrimoniales. Les images ainsi collectées sont le plus souvent inédites et surtout, il faut le souligner, parfaitement légendées. Les textes des auteurs (Pierre Lamard, Jean-Louis Loubet, Paul Smith, Guillaume Kozubski, Fabien Lehouelleur, Emmanuel Piat), dirigés par Laurens d'Albis, s'appuient sur un corpus de sources solides et variées.

La réflexion s'articule autour de trois thèmes principaux :
  • les besoins de la Nation en guerre, l'organisation de l'économie de guerre et la réponse des industriels ;
  • les populations à l'arrière du front contribuant au bon fonctionnement des industries de guerre ;
  • les conséquences sociales et économiques et l'entrée dans le 20e siècle.
Bien que ne faisant pas partie du groupe PSA Peugeot, deux acteurs importants de l'effort de guerre liés tant à l'automobile qu'à l'industrie de guerre font l'objet d'un chapitre : les carrossiers et l'Automobile club de France.

Il serait trop long de détailler le contenu éditorial de chacun des chapitres du présent livre tant il est riche de nouveautés historiques et iconographiques. Un livre que nous vous conseillons les yeux fermés. Une vision «corporate » de la Grande Guerre. Une merveille.

Notons que ce livre constitue le complément naturel d'une exposition itinérante ouverte au grand public en 2014 et qui déambulera ainsi jusqu'en 2018.


Collectif, Usines de guerre, Antony, ETAI, 2015, 208 p.

Disponible en librairie ou sur les sites de vente en ligne.

vendredi 29 mai 2015

Littérature jeunesse, PARTIE 1 : Les éditions OSKAR (Mots-Clés : Grande Guerre, seconde guerre mondiale, résistance, doctoresse)


Nous débutons notre série sur la littérature jeunesse liée aux femmes dans la guerre en présentant trois auteurs des éditions OSKAR, nous poursuivrons par un panorama chronologique des livres sur ce même sujet de 1871 à 2015.



Les éditions OSKAR ont eu la merveilleuse idée, depuis plusieurs années maintenant, de développer toute une serie de livres sur les femmes, jeunes femmes et jeunes filles impliquées d'une façon directe ou indirecte (guerre subie) dans les deux guerres mondiales de 1914-1918 et 1939-1945. Ces titres se retrouvent dans deux collections dédiées à la jeunesse : Histoire et société et Les aventures de l'Histoire. Les figures abordées sont surtout celles de la résistances (Lucie Aubrac, Germaine Tillion, etc.), mais trois titres au moins abordent aussi avec grand intérêt et précision les femmes de la Grande Guerre (Elles aussi ont fait la Grande Guerre ; Docteure à Verdun ; Il fallait survivre). Saluons donc ces éditions qui ont le courage de publier de pareils ouvrages destinés à un jeune public et donnons donc la parole à trois de ses auteurs que nous remercions de leur participation : Pauline Raquillet, Valentine Del Moral et Catherine Le Quellenec.









Pauline Raquillet et Valentine Del Moral : Pourquoi et comment écrire Elles aussi ont fait la Grande Guerre

 Sur nous, rien à dire sauf à s’amuser de l’alliance dans l’écriture d’une historienne des plus précises et d’une historienne de l’art très imaginative. Plusieurs livres écrits par l’une et par l’autre mais qui sont à des années-lumière des femmes en uniforme.

Plusieurs réflexions nous ont poussées à nous atteler à cet album.



Tout d’abord, nous avons constaté qu’en littérature jeunesse, l’Histoire version féminine était soit limitée à des grandes figures qui finissent par paraitre rabâchées, à l’instar de Marie-Antoinette ou Cléopâtre ; soit était cantonnée à des bluettes ou pseudo-journaux intimes. Nous pensions au contraire que raconter l’Histoire en décalant l’angle de vue, en choisissant de nous placer derrière le regard des femmes nous permettrait de promouvoir l’histoire d’une manière vivante et concrète auprès des jeunes lecteurs qui se projetteraient dans la vie de ces femmes d’exception. 

D’autre part, nous avons considéré que nous étions vieilles ! Assez vieilles en tous cas pour avoir connu enfant, par nos familles ou par les médias, des acteurs de la guerre de 14, témoins vivants de la période. Depuis février 2012, ces témoins ont tous disparus.

Autour de nous, nous avons constaté que la Grande Guerre était bien connue mais souvent à la manière d’une Image d’Epinal.

Pour ces raisons, nous avons ressenti le besoin d’écrire « notre » guerre. Et pour lui donner de la proximité, pour la rendre concrète, nous avons décidé de mettre de côté le récit académique. Notre réflexion nous a amenées à nous pencher sur les destins et les histoires individuelles de celles qui ont vécu au quotidien cette première guerre.

Très vite, nous avons compris que la vision de l’action des femmes de la guerre de 14 était souvent restreinte aux archétypes de suffragette ou munitionnette, marraine de guerre, au mieux infirmière ou espionne.

Le travail que nous avons alors entrepris a été de longue haleine. Près de deux ans. Beaucoup de lectures généralistes et pointues, de prospection de biographies souvent n’existant qu’en anglais, de recherche iconographique poussée, iconographie qui a été utilisée par la suite par le maquettiste d’Oskar éditeur.

Le choix des quarante héroïnes présentées a été drastique. Ce qui importait était que toutes portent en elles un double message :

  • Chacune devait pouvoir nous permettre d’aborder un aspect de la guerre.
  • Chacune devait avoir dans sa biographie, une anecdote assez saillante pour donner vie à un récit alerte, précis, étonnant si possible.

Un autre point qui nous tenait à cœur, était de mettre en lumière, certes les plus illustres qui renforçaient notre double fil conducteur, mais aussi les héroïnes méconnues, voire inconnues qui avaient croisé notre chemin de recherche.
Quoiqu’il en soit, toutes celles qui figurent dans l’album, partagent les valeurs de courage, d’intelligence, d’ingéniosité, de pugnacité. Leur enthousiasme, leur humour parfois, font d’elles des modèles particulièrement vivants qui parlent à notre monde contemporain.

Nous commencerons par les femmes qui ont effectivement porté l’uniforme. Nous les avons choisies, dans la mesure du possible, dans un maximum de pays ayant participé au conflit.
Les femmes n’étaient pas censées aller au combat. L’appel de Viviani était sur ce point très clair. Elles devaient faire marcher le pays à l’arrière. Si pourtant elles se sont engagées, si elles ont revêtu l’uniforme, c’est pour des raisons diverses.

L’envie de combattre en tant que soldat :

Maria Bochkareva L’amazone russe ;
Flora Sandes Un garçon manqué.



Toutes deux furent promues officier et furent particulièrement respectées après un moment de latence.

L’envie de témoigner : Dorothy Lawrence Reporter de guerre ;
L’opportunité de servir : Nicole Mangin Une femme + un médecin = un soldat ;
Le désir de partager un savoir : Marie Marvingt Un pilote en jupe-culotte ;
Un cas particulier : Bécassine Héroïne de bande dessinée qui fut mobilisée.






Nous ne pouvons pas passer sous silence la médecine qui a toujours accompagné la guerre de manière étroite.

Sur le terrain, il faut citer les interventions de Marie Curie Une scientifique à l’esprit pratique, qui met au point les camions de radiologie, et à nouveau Marie Marvingt Un pilote en jupe-culotte à qui l’on doit l’aviation sanitaire.
Représentant le corps infirmier, Blanche Lavallée & Yvonne Baudry Bluebird’s girl ont eu – c’est une exception notable - le rang d’officier dans l’armée canadienne. Au sortir de la guerre, « Blanche est envoyée à Washington pour persuader le Congrès que les infirmières des États-Unis, à leur exemple, méritent d’obtenir un grade militaire ».

A l’arrière, deux artistes se sont penchées sur le cas des gueules cassées et des corps martyrisés et méritent une mention particulière.

Anna Coleman


Grace Gassette L’artiste prothésiste ;
Et surtout Anna Coleman Ladd Sculpteur de Gueules. Nous vous engageons à regarder le film qui a été tourné à l’époque :



Enfin, laissez-nous penser que les deux héroïnes suivantes, étaient à leur manière de bons soldats !... Il s’agit de :

Nénette (et Rintintin) Porte-bonheur qui montait au front aux revers des vareuses des soldats. Le haut commandement interdit sa présence quand elle devint, selon lui, trop visible et envahissante ;
Peau-d’âne Jument de guerre qui rappelle l’enrôlement massif des bêtes dans le conflit.



Nées au XIXe siècle, ces femmes sont devenues par leur passage sous l’uniforme, par leur fréquentation de la guerre, les femmes d’un siècle nouveau.

On ne peut pas affirmer qu’elles ont été des modèles pour les générations suivantes puisque bon nombre d’entre-elles n’ont même pas été reconnues. En revanche, il nous est apparu qu’elles pouvaient être des modèles pour les filles et les garçons d’aujourd’hui si éloignés de la réalité de cette guerre qui souvent se limite dans l’imaginaire collectif, aux tranchées, aux poilus, aux taxis de la Marne et à Verdun.

L’accueil des enfants a dépassé nos attentes.

Nous nous sommes aussi rendu compte en présentant le livre dans les écoles et dans les bibliothèques, que les « grandes personnes » aussi étaient touchées par Elles aussi ont fait la Grande Guerre. Les parents, les grands-parents et les adultes se replongeant autrement dans cette guerre d’Epinal, sont devenus de vrais lecteurs et des passeurs de l’album.

En ce qui nous concerne, il faut dire combien nos quarante épatantes nous portent depuis le début de cette aventure éditoriale et combien leur exemple resurgit quasi quotidiennement. Nous pensions les mettre en lumière. Ce sont elles qui nous rendent lumineuses.

La page facebook de Pauline et Valentine


Catherine Le Quellenec : un « petit roman » sur la doctoresse Nicole Mangin

"Donc je m'appelle Catherine Le Quellenec, j'ai 45 ans et suis institutrice depuis 20 ans. Née à Guingamp dans les Côtes d'Armor, j'ai fait mes études à Rennes.



J'ai commencé à travailler avec les éditions Oskar en créant pour eux des dossiers pédagogiques : il s'agit de fichiers en lecture/littérature, gram/conj, voc/ortho et jeux de lectures. Ceux-ci sont destinés aux instituteurs travaillant sur des romans jeunesse dont voici les titres :
- La femme noire qui ne voulait pas se soumettre. Rosa Parks ;
- Les soldats qui ne voulaient plus se faire la guerre. Noel 14 ;
- Le chemin des Dames. Avril 17 ;
- Marion du Faouët" en co-éditions avec le CNDP ;
- Les sanglots longs des violons... ;
- Les Brigades du Tigre ;
- Les enfants d'Iréna Sendlerowa.
En 2009, Françoise Hessel, directrice éditoriale de Oskar m'a proposé d'écrire une histoire sur le sujet de mon choix. Je n'avais jamais écrit de ma vie et ne pensais pas en être capable...
Bref, un jour de vacances, en feuilletant le Nouvel Obs, je suis tombée sur une petite nécro de quelques lignes parlant d'une très vieille femme polonaise qui, pendant la seconde guerre mondiale a sorti et sauvé 2500 enfants juifs du ghetto de Varsovie. Inhumée dans l'anonymat et le dénuement le plus total, j'ai pensé qu'il serait pas mal de mettre cette femme en lumière...
J'ai continué d'écrire en choisissant toujours des femmes qui ont fait l'Histoire ; elles ont en commun le courage, le dévouement, l'intérêt général...
J'ai fait la rencontre de Nancy Wake également en lisant sa nécro dans le Ouest-France. Ce qui m'a plu chez cette femme, c'est son engagement pour la France qui n'était pas son pays natal, et son souhait outre de se faire incinérer de faire éparpiller ses cendres au-dessus du Mont Mouchet, là où elle s'était occupée d'un groupe de maquisards... Australienne, Nancy Wake s'est engagée dans le SOE en Angleterre et est "enterrée" sur le sol français...

En ce qui concerne le Docteur Nicole Mangin, c'est en participant au salon du livre de Verdun, lors d'une exposition sur les femmes dans la guerre, que je l'ai découverte. Il y avait un petit texte et une photo sur laquelle on voit Nicole Mangin avec l'uniforme des doctoresses Anglaises (les femmes médecin au front en 1914 n'existaient pas dans l'armée française et n'avaient donc pas d'uniforme). Elle y figure avec son chien Dun. Le fait que ce soit la seule femme médecin française à agir dans les HOE m'a interessée et j'ai choisi de lui consacrer un petit roman. » Catherine Le Quellenec

vendredi 15 mai 2015

Réédition : "À la Pentecôte, la cerise est notre hôte" : Souvenirs de la Princesse Marie de Croÿ (Mots-clés : Grande Guerre, catholique, résistance, Cavell, Thuliez, Moriamé, Louise de Bettignies)



Rappelons que notre titre vise à dire dans un premier et second temps que les fruits sont là pour la fête du Saint-Esprit et que le jour de la Pentecôte est proche du moment où nous écrivons ce texte. Dans un troisième et quatrième mouvement, il fait allusion au fait que l’ouvrage Princesse et combattante : mémoires de Marie de Croÿ, 1914-1918 nous évoque un réseau de résistance de femmes très chrétiennes (des catholiques et une anglicane) qui accueillit dans des habitations privées des soldats étrangers. Il s’appuya largement sur des curés belges ou français et un architecte Philippe Baucq, fondateur d’une œuvre catholique d’aide aux pauvres d’un quartier de Bruxelles. Princesse et combattante : mémoires de Marie de Croÿ, 1914-1918 est d’ailleurs la réédition sous un autre titre d’un titre écrit en 1931 et paru en 1933 Souvenirs de la Princesse Marie de Croÿ qui contenait une lettre-préface du comte de Broqueville, leader catholique chef du gouvernement belge durant la Première Guerre mondiale et Premier ministre de 1932 à 1934.    



Ce réseau avait comme principales actrices, outre la narratrice Marie de Croÿ, la comtesse Jeanne de Belleville résidant en Hainaut, Édith Cavell (infirmière anglaise à Ixelles en Belgique, au moment de la déclaration de guerre), Louise Thuliez et Henriette Moriamé (jeune fille née dans le Nord). Il s’agissait donc de recueillir des soldats français et anglais, voir des prisonniers russes évadés, et tâcher de leur éviter d’être fusillés (la narratrice raconte que des militaires alliés furent passé par les armes, après avoir été découverts se cachant dans une forêt depuis plusieurs jours) ou les aider à rentrer chez eux via la Hollande. Bruxelles est l’étape intermédiaire, on a des guides pour le parcours Bellignies-Bruxelles puis d’autres guides pour Bruxelles-Pays-Bas. Le château de la famille de Marie de Croÿ à Bellignies était situé antre Valenciennes et Maubeuge à moins de cinq kilomètres de la frontière belge. Les deux frères de Marie de Croÿ jouent un rôle non négligeable, tous les trois sont nés d’une mère anglaise et d’un père diplomate belge (ces derniers décédés respectivement depuis 25 et 2 ans au moment de la déclaration de guerre). Le plus jeune frère de la narratrice épouse fin 1918 Jacqueline de Lespinay (fille d’un député royaliste de Vendée qui siégea de 1898 à 1906), lui et la narratrice sont décédés dans un village de la Nièvre. Par contre leur frère aîné, qui épousa une Princesse de Ligne en 1920, mourut près de Bruxelles.  


Marie de Croÿ et Édith Cavell se rencontrent en décembre 1914 d’après les souvenirs de la première (mais il semblerait que ce soit plus tardif) pour coordonner leurs actions réalisées en parallèle. Le réseau est démantelé durant l’été 1915, toutefois certains de ses membres purent s’échapper comme le frère aîné de la narratrice qui gagna les Pays-Bas. Marie de Cröy raconte ensuite son procès puis son emprisonnement en particulier dans la forteresse de Sieburg non loin de Cologne. Pages 147 à 149, elle nous livre les noms et les raisons de l’arrestation d’une vingtaine de résistantes belges ou françaises qui, comme elle, sont enfermées là. C’est là qu’elle rencontre Louise de Bettignies dont elle ne connaissait rien jusqu’alors (page 156) et raconte tant les formes d’opposition qu’elle montre à l’administration que son agonie.  


Du fait des mauvaises conditions d’internement, elle tombe malade. Une multitude d’interventions de personnalités neutres (comme le roi d’Espagne ou le pape) et allemandes ou autrichiennes (l’archevêque de Cologne, ses cousins princes allemands, l’impératrice Zita, etc.) font qu’elle est transférée dans un hôpital à Munster ce qui améliore considérablement ses conditions de vie, qui ne sont pas idylliques pour autant. La narratrice termine en nous contant l’Allemagne de la fin novembre 1918, agitée par les comités de soldats, son retour en Belgique et une conclusion approchant certains aspects de la morale qu’elle tire de son propre engagement et de celui d’autres femmes (comme Gabrielle Petit née à Tournai, elle avait monté un réseau de renseignements).    


Ce texte est introduit par Hélène Amalric en deux pages et on peut regretter qu’il ne soit pas équipé de notes. Ceci pour trois raisons tout d’abord Marie de Croÿ évoque des gens qu’elle ne présente pas, ainsi savoir que ceux qu’elle appelle les cousins de Dulmen sont titulaires d’une principauté située en Rhénanie (ceci aide à comprendre son transfert en Allemagne de la prison à l’hôpital). Ensuite il s’agit là de mémoires et il faut les confronter à l’histoire, ainsi l’auteur, de bonne foi, se trompe parfois sur certains faits ou dates, ainsi Louise Thuliez est donnée comme institutrice à Lille mais elle est professeur de français à Lille dans l’enseignement catholique et d’après l’historienne Élise Rezsöhazy dans un texte intitulé "L’engagement résistant de Marie et Reginald de Cröy au cœur du réseau d’Édith Cavell", par ailleurs elle porte des jugements de valeur sur des personnages ou des faits qu’elle nous impose.  

Alain Chiron

AMALRIC (Hélène), Souvenirs de la Princesse Marie de Croÿ d’Hélène Amalric, Bibliomnibus, 2015, 197 p. 11 euros. Existe aussi au format Kindle (7,99 euros).